Quel est votre bilan après plus de cinq années d’aventures et de recherches archéologiques sur le territoire d’AlUla ?
On peut en effet parler d’aventure, et quelle aventure ! À notre arrivée il y a cinq ans, nous savions que nous avions affaire à un patrimoine d’exception et que les recherches apporteraient leur lot de découvertes. Ce à quoi nous ne nous attendions pas, c’est la densité, la richesse et le très bon état de préservation du matériel archéologique et des vestiges (céramique, statuaire in situ dans des contextes archéologiques intacts), permettant des avancées déterminantes et majeures en termes de chronologie, de contacts avec les autres peuples et civilisations. Il y a eu tant de moments forts que cela reste difficile de choisir ! Celui qui me vient à l’esprit est la découverte par l’équipe franco-saoudienne de Dadan (CNRS/KSU) d’une statue colossale lihyanite de près d’une tonne, en remploi dans un mur tardif du grand sanctuaire du dieu Dhu Ghaybat. Sa dépose, que nous avons organisée au musée d’AlUla avec la Commission Royale pour AlUla, au printemps 2022, fut un grand moment. Par un hasard de calendrier, cela a coïncidé avec le moment où nous coordonnions avec notre partenaire le prêt au musée du Louvre à Paris d’une autre statue colossale appartenant à la même série. Elle trône désormais dans la salle 314 des Antiquités Orientales et c’est toujours une grande émotion de lui rendre visite.
Que reste-t-il à découvrir dans la région ?
Nous n’en sommes qu’au tout début, qu’il s’agisse de la région d’AlUla comme du reste du Royaume, où plusieurs milliers de sites ont été identifiés par les autorités locales et restent à être étudiés. L’ampleur de la tâche est colossale. Les découvertes de nos chercheurs à AlUla et Khaybar soulèvent des questions fondamentales sur les modalités d’occupation de la péninsule au Néolithique, l’apparition de phénomènes proto urbains à l’âge du Bronze dans une région où on ne l’attendait pas. Cela pose également la question des connexions qu’entretenaient ces oasis entre elles et avec l’extérieur depuis les premiers temps du commerce caravanier jusqu’à l’époque moderne. J’utilise souvent le terme de page blanche – sous le sable dorment encore de nombreux sites et vestiges archéologiques dont l’étude va redessiner nos livres d’histoire, cela est une certitude.
Comment s’orchestrent l’interdisciplinarité et la cohabitation entre technologie de pointe et métiers traditionnels de l’archéologie ?
Cela repose sur une complémentarité entre spécialistes qui enrichit la recherche et optimise les découvertes faites sur le terrain. Les méthodes traditionnelles des archéologues sont combinées aux expertises des historiens, des géologues et des biologistes, des topographes et géophysiciens, des experts en photogrammétrie et numérisation 3D. C’est un véritable travail collectif qui est mené pour interpréter les découvertes. Les nouvelles technologies occupent une place toujours plus importante et des formations aux dernières techniques de pointe permettent aux archéologues aguerris comme aux étudiants de maîtriser ces nouveaux outils. Ils enrichissent et complètent les méthodes traditionnelles et permettent une transmission intergénérationnelle des savoirs.