Dans le cadre des résidences d’artistes,
comment les enjeux de durabilité
sont-ils pris en compte ?
Les résidences d’AlUla ont été conçues depuis le terrain, dans une logique ascendante portée avec les communautés : elles relient des savoir-faire vivants aux pratiques contemporaines du design, en s’appuyant sur les ressources matérielles et immatérielles du lieu. La durabilité y est entendue au sens large. Écologiquement, nous privilégions la sobriété : réhabilitation d’une ancienne maison d’hôtel plutôt que construction neuve, dispositifs réversibles, circuits courts, matériaux locaux et « low-tech » lorsque cela est possible. Sociétalement, le programme agit comme un laboratoire de proximités : recherche avec artisans et ateliers, transfert de compétences, valorisation des chaînes de valeur locales et rémunération juste de chaque maillon.
Nous assumons également le temps long : des résidences étirées, peu de déplacements, une immersion réelle dans la complexité d’AlUla. Tout ne peut pas encore être produit sur place - les filières sont en cours de structuration - mais chaque projet contribue à faire écosystème avec le territoire : consolider des micro-économies, documenter des techniques, ouvrir des ateliers de production, etc. Il ne s’agit pas d’importer un format, mais d’enraciner un programme où transmission et ancrage local avancent de concert.
Pour ce faire, chaque artiste et designer bénéficie d’un accompagnement personnalisé par une experte de l’art et de la durabilité, Alice Audouin.
Vous avez été co-commissaire du programme
de préfiguration 2023-2024 de la Villa Hegra.
En quoi la programmation et son animation intégraient-elles les enjeux de durabilité ?
Main dans la main avec ma co-commissaire Wejdan Reda, nous avons imaginé une saison de préfiguration hors les murs pluridisciplinaire, ancrée dans les paysages et les communautés d’AlUla, et volontairement éloignée du geste monumental. Notre boussole était simple : sobriété, temps long et co-construction locale. Concrètement, nous privilégions des formats légers et réversibles, avec des œuvres et des dispositifs pensés pour dialoguer avec le site plutôt que de lui imposer des infrastructures — dans la droite ligne de la philosophie de Lacaton & Vassal, architectes de la future institution. C’est donc tout naturellement que nous nous sommes orientés vers la performance et la chorégraphie, qui ont occupé une place majeure dans notre programmation.
Sur le plan artistique, nous avons demandé aux artistes d’embrasser l’in situ et l’éphémère, avec une attention particulière aux matériaux du territoire et à son héritage. L’installation-performance NEUMA: The Forgotten Ceremony de Sarah Brahim et Ugo Schiavi, développée sur un cycle long, en est emblématique. C’est une œuvre qui puise dans les rituels et les strates du paysage d’AlUla. L’installation a d’ailleurs été activée par les habitants d’AlUla, qui ont travaillé plusieurs mois aux côtés des artistes et sont devenus les acteurs principaux d’une performance à ciel ouvert dans le canyon du Wadi Al-Naam.
Nous avons aussi expérimenté des formes nomades en spectacle vivant — avec le corps et le désert comme seuls plateaux — afin d’éviter les productions scéniques lourdes (sonorisation, décors, lumières, machinerie). La commande passée au chorégraphe Noé Soulier, en partenariat avec l’Opéra national de Paris, allait clairement dans ce sens. Sans en être le moteur principal, je dirais que la durabilité était intimement liée à notre propos curatorial : une méthode qui relie le paysage, les pratiques culturelles, l’économie locale et la mémoire des lieux.